Le Majordome : l’histoire des deux côtés du miroir

Lee Daniels (ndlr : le réalisateur) a certainement créé ici son plus beau chef d'oeuvre.

En tête des box office français dès sa sortie il y a moins d'un mois, Le Majordome ( The Butler) est l'histoire (presque) vraie d'Eugene Allen, esclave des champs de coton enfant qui voit sa mère violée et son père assassiné au début du 20e siècle par un maître blanc sans scrupule. Pris en charge par une maîtresse de maison soucieuse de l'enfant en lui, il apprend à devenir un "noir de maison", ce qui change le cours de sa vie… Eugene Allen devient ici Cecile Gaines, joué par l'incroyable, fort et touchant, Forest Whitacker.

Le film rassemble bien sûr nombre de têtes d'affiches américaines : Oprah Winfrey qui campe Helene, la femme de Cecile, et qui méritera sûrement un oscar, mais aussi Robin Williams, Lenny Kravitz, Alan Rickman, Mariah Carey -méconnaissable, on est bien loin de Glitter depuis Precious -, James Marsden, ou encore Nelsan Ellis, sans oublier une autre révélation : David Oyelowo, le fils. Mais pour une fois, le film fonctionne et donne envie,sans communication autour de ces stars. L'histoire prime, et pour cause.

Le Majordome raconte la vie de noir américain, de l'esclavage à Obama, en passant surtout par la ségrégation et la lutte contre celle-ci, qui réussit à faire partie des Majordomes de la Maison blanche. Il occupe alors ce poste de 1952 à 1986, voyant défiler 7 présidents américains. Mais, bien plus qu'une histoire de secrets de ces présidents, de leur vrai visage, de leur personnalité parfois touchante, parfois nous laissant coi, Le Majordome retrace l'histoire des noirs américains via les prises de conscience et décisions de ces 7 présidents. Le film retrace non seulement des moments clef de la lutte contre la ségrégation et des droits des afro-américains, mais également l'ambiance, l'empathie, les différents sentiments. L'histoire est bien sûr racontée par Cecile Gaines et de son point de vue, mais le téléspectateur est habilement amené à voir l'histoire de chaque côté de ses principaux protagonistes, et Cecile Gaines n'est autre que la clef, la passerelle à cette compréhension. Son histoire en est le fil conducteur.

Plus que l' Histoire via les différents présidents et leurs prise de position – qui permettent avant tout de ponctuer chronologiquement le film afin de saisir toute une évolution politique et sociale, notamment des mœurs – cette Histoire de ségrégation et de lutte est incarnée par l'histoire familiale père/fils, qui se trouve véritablement au cœur de l'histoire.

D'un côté un majordome, au service des blancs, de l'autre un jeune homme qui pense que l'Histoire est en marche – et il a raison – et qui pense qu'il est grand temps de réclamer l'égalité. Les images sont brutales, la tension et tantôt la distance familiale est émouvante, frappante.

L'histoire est ainsi vue des deux côtés du miroir : de celui qui pense accomplir son devoir pour sa famille et pour donner une envie de respect à l'égard des noirs américains, qui espère ainsi obtenir une vie meilleure pour ses enfants, et de celui du Black Panthers, de l'ami de Martin Luther King, du jeune plein d'espoir devenu révolutionnaire, et qui se mobilise jusqu'au bout, laissant tout tomber pour braver les membres de Ku Klux Klan, la police, la prison, le rejet, la violence… avec à la clef la liberté, l'égalité. C'est cette histoire, cette relation, qui mène la danse d'un bout à l'autre, et nous permet de saisir toute l'importance, la durée, les sentiments et l'évolution de cette situation. Systématiquement à deux visages, donc.

Un film merveilleux, duquel on peut retenir cette explication prononcée par Martin Luther King dans le film au fils de Cecile, pour qui le père n'est alors qu'un majordome dont le métier rappellerai la condition d'esclavage: que le majordome noir est l'agent le plus subversif, qu'il n'est pas au service de ceux qu'ils combattent, mais qu'au contraire il permet alors, sur le long terme, de donner une place de juste valeur aux Afro-Américains, permettant la réelle intégration des noirs dans la société américaine de l'époque. Un moment fort. Chacun a ainsi contribué à la liberté.

On traverse l'histoire à coups de sentiments. A voir absolument.

ML

* Rappel : Les lois Jim Crowe n'ont été abolies que dans les années 1960 grâce aux différents mouvements pour les droits civiques.

1964 : Civil Rights Act

1965 : Voting Rights Act

Ce n'est qu'en 1967 que les lois interdisant les mariages mixtes entre gens de couleurs différentes sont jugées anticonstitutionnelles.


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