Amalgame : mélange dangereux entre l’ignorance et la haine, ou "la polémique Ménard".

 © PASCAL GUYOT / AFP
© PASCAL GUYOT / AFP

" C'est quand même hallucinant cette affaire avec Ménard là."

Je pose mon sac, je prends un verre. On est mardi. L'affaire vient de sortir. La phrase titille, elle dérange, elle passe en boucle, elle me démange toute la journée.

La veille, le lundi 4 mai au soir, sur le plateau de l'émission Mots Croisés, sur France 2, le maire de Béziers Robert Ménard, ancien journaliste et fondateur de RSF, lance un chiffre tout droit sorti de Vichy. Un mauvais remake qui surprend, tant par son caractère illégal que par la simplicité et le ton sur lequel il est annoncé par ce proche du Front National. Voulant étayer son propos sur le problème, bien réel selon lui, de l'immigration en France, Robert Ménard entend apporter un exemple :

"Dans ma ville, il y a 64,6 % des enfants qui sont musulmans dans les écoles primaires et maternelles ».

Monsieur Habitué des Polémiques tente ainsi d'en venir à un lien entre les parents qui ne parlent pas français et l'intégration des dits enfants dans notre hexagone. Il est interrompu par la journaliste qui lui dit : "vous voulez dire que c'est pas un problème de religion, c'est un problème d’origine? ».

Stop.

On arrête tout en fait.

Comment le maire de Béziers peut-il avoir un tel chiffre en sa possession?

De telles données sont anticonstitutionnelles. Depuis 1978 la loi informatique et liberté, révisée en 2002, atteste qu’il est strictement interdit de traiter des données personnelles quant aux "orientations politiques", "ethniques" ou encore "raciales".

Je n’aime pas ce dernier terme. Pour moi son utilisation annulerait presque toute ambition à caractère anti-xénophobe. S’il n’y a pas de race en dehors de la race humaine, pas de données raciales donc, n’est-ce pas ? D’ailleurs, le mot a même disparu de notre législation française dans 9 codes et 13 lois non codifiées en mai 2013. La suppression du mot n’efface malheureusement ni la pensée, ni les actes : la polémique Ménard le prouve , de même que l’existence du FN et des attaques contre toute différence quelle soit elle.

C’est là qu’on arrive au moment le plus navrant et flagrant de la dérive des politiques, qui, tels de petits princes dans leurs duchés font leurs lois.

Robert Ménard répond à Anne-Sophie Lapix qui se pose la même question que nous .

Monsieur le Maire recense ainsi les musulmans de ses écoles grâce… au prénom qu’ils portent.

Ah bah oui, parce que le must c’est quand même cette petite phrase : « Les prénoms disent les confessions. Dire l’inverse, c’est nier une évidence. »…

Amen et Mazel Tov à tous les petits musulmans qui ne s’appelleraient donc ni Mehdi, ni Mohamed ou encore Malika et Fatima, et qu’une pluie de sauterelles s’abatte sur ceux à l’esprit tellement large qu’ils auraient appelé leur petit prince Amir sans être de confession musulmane !

Les prénoms disent les confessions…

LES PRENOMS DISENT LES CONFESSIONS ???

DU FICHAGE.

DU FICHAGE D’ENFANTS.

EN FRANCE.

EN 2015.

Et on en ferait pas toute une affaire ?

TOPIC N° 1 : ECOLE, CANTINE, PORC, MUSULMAN. Normal quoi.

Là-dessus, ce mardi, on m’interrompt alors : « est-ce qu’on peut vraiment parler de fichage, en même temps ? Tout le monde le fait. »

– Comment ça tout le monde le fait ?

– Bah oui, on demande plein de données, même dans les écoles, donc forcément on sait combien il y a d’enfants musulmans. »

Ok. De mieux en mieux. Enfants. Musulmans. Ecoles. Le mot ne tarde pas à tomber : Donc Cantine. AH. Le re’vla enfin celui-là !

Une suite parfaitement logique et adorable à entendre. C’est devenu tellement redondant qu’on pourrait en faire une comptine dans les génériques d’actu. L’éternelle question du porc.

Oui mais là y’a quand même un soucis. Sans effacer l’ignominie du fichage, même cet argument n’est pas valable. Y'a un moment, dans la vie, si on veut que le monde s'en sorte, il faut déjà commencer par démêler le vrai du faux de ce qui pourrait venir à l'esprit des gens.

« – Mais Ménard ne parle même pas de cantine, qu’est-ce que tu avances là ? Et quand bien même ! Il y en a 40 des raisons de pas manger de porc. Bon Ok en fait y’en a 3. Non, 4 : être musulman, être juif, être végétarien ou être allergique. Donc NO WAY de tout mélanger encore une fois. Aucun moyen à la base d’enregistrer même sur une fiche de rentrée scolaire, qu’un enfant est ou non de confession musulmane.

– Oui. Pas faux. T’as raison. Mais bon on a quand même des données en France, on sait le nombre de musulmans par exemple, donc il y a du fichage ».

TOPIC N° 2 : DONNÉES SOCIO N’EST PAS FICHAGE.

Bon Ok les gars, va quand même falloir faire la différence. Déjà, on ne note pas sur une fiche de recensement si on est catho, athé, musulman, juif, bouddhiste, agnostique, or whatever. Les paroisses, les mosquées, les synagogues peuvent estimer ce nombre de personnes. On sait ainsi qu’il y a tant de catholiques, par tant de baptêmes, etc, etc…Et encore, j’ai envie de dire.

Mais surtout, info capitale : il ne faut pas confondre ces chiffres avec du fichage. Ficher quelqu’un c’est faire une fiche sur UNE personne en particulier, une fiche de renseignements afin d’utiliser ces informations, et surtout de CLASSER la personne. La catégorisation des personnes est à la source du racisme. Elle hiérarchise les êtres humains. Elle est à l’origine de haine, d’incompréhension, et peut amener à l’hostilité de la catégorie ainsi déterminée. De tels propos, une telle action, évoquée sans la moindre gêne ni le moindre remord par l’un de nos dirigeants restent tout simplement scandaleux.

Et puis tant qu’à faire allons plus loin dans sa bêtise à celui-là : comment peux-tu donnera un chiffre avec ces prénoms ? et t’en fais quoi des Dylan et des Pierrot musulmans ? Tu les définis avec la cantoch aussi ou le prénom de leur grand-père comme au IIIe Reich ? Pourquoi donner comme chiffre celui dit des enfants musulmans ? Pourquoi pas les Juifs ? Les Cathos venus d’ailleurs que de France ? Puisque le but était avant tout de parler d’immigration. Puis pourquoi pas par provenance tiens comme un bon produit de consommation à traiter comme du bétail, et à mettre dans un wagon ? Ok. C’est moi qui vais trop loin maintenant, vont-ils dire. Comment éviter le cercle infernal de cette stigmatisation par religion, si régulièrement les mêmes sont pointés du doigt : tantôt musulmans, tantôt juifs ? Et comment ensuite les Bleu Marine peuvent-ils s’indigner ou nier tout élément raciste qu’on ferait transparaître dans leurs propos et idées politiques ?

TOPIC N°3 : LA METHODE, RETOUR VICHY.

Une question de fond, et une question de forme.

Ne pas réagir, c’est laisser ce discours se transmettre, s’installer et rôder dans les esprits les plus faibles, les moins préparés, les moins affutés.

C’est laisser une place à l’Amalgame dans notre société.

Et pas n’importe quelle place, puisqu’elle deviendrait dès lors une place politique.

Au-delà de l’illégalité qui s’installe ainsi sans foi ni loi – c’est le cas de le dire dans une localité, c’est laisser penser qu’un nom signifie une confession religieuse. C’est laissé penser qu’en France, en démocratie, il est normal de stigmatiser : de marquer quelqu’un, de le tracer.

L'histoire montre au moins que la classe politique peut encore se révolter, être un vrai porte-parole. Tous se sont indignés, de gauche comme de droite, de Taubira à Rachida Dati en passant par le président.

Puis arriva Valls, sur son preux destrier, prêt à défendre sa République coûte que coûte. Un discours (que vous retrouverez ici) comme il en faudrait plus souvent. Oui. Mais forcément, ce qui amuse les gens ce sont les couacs. Et bien qu'intéressée par celui-ci, je le suis pour d'autres raisons que celle qui amène certains à pointer le premier ministre du doigt. Là, encore, il faut éclaircir les choses, et faire ressortir les nuances.

En effet, les plus réac nous disent alors "oui, mais le truc, c'est que Valls aussi il prône les statistiques ethniques".

1) Prôner n'est pas pratiquer.

2) Statistiques ne signifient pas forcément fichage.

3) AÏE quand même. Parce que malgré le petit 1) et le petit 2), c'est bien vrai cette histoire. En 2009, discours et articles d'époque à l'appui, Manuel Valls alors député-maire, disait même vouloir proposer cette loi à la rentrée 2010.

Alors, elle est où la nuance ? Bah dans la forme justement. Si l'idée de statistiques ethniques me dérangent personnellement, l'idée demeure et reste à analyser. Après tout, on est en démocratie et pas uniquement pour ce qui nous arrangerait. Que Valls soit pour cette pratique – et peut-être ne l'est il plus, laissons lui au moins le bénéfice du doute – il n'a jamais bafoué ni nié le caractère illégal de ces données. La nuance première est là : fut une époque, le sieur Valls voulait rendre cela légal.

Mais surtout, la nuance est dans la manière d'appliquer. Et en cela, on ne peut que rejoindre Valls. Pour ou contre l'idée même, ou le débat, de statistiques de ce type, comment ne pas être scandalisé par la manière sois-disant appliquée à Béziers et les conséquences désastreuses, immorales, violentes, que cela pourrait engendrer à court, moyen et long terme ?

Puisqu'on clarifie les choses, continuons pour la vérité : le projet de loi que défendait alors Manuel Valls avec d'autres socialistes prévoyait des données anonymes avec consentement des sondés. Voilà pour la forme. Sur le fond, l'idée (dont la proposition de loi est à lire ici) visait à "lutter contre les discriminations liées à l'origine, réelle ou supposée".

Non seulement les propos ne font que renvoyer aux heures les plus sombres de notre histoire, comme le dit Manuel Valls devant l'Assemblée, mais elle révèle aussi une France qui depuis quelques années se réfugie, se dégrade dans ce climat de peur créé de toute part. La peur de l'autre, la peur d'une misère. Pourtant la France est aussi capable de se rassembler, de montrer ses valeurs, ses mélanges, ses différences qui font ses forces. Et si on ne réagit pas, si on ne le rappelle pas, alors on accepte. On accepte de créer ce qu'ils cherchent. Une France où on se craint, où on ne bouge plus, où on ne cultive plus la différence dans la recherche d'une harmonie, d'un pays dont on pourrait, et dont on peut être fier. Mais un pays, et les résistants au régime de Vichy l'ont montré, il faut se battre et oser le défendre si on veut qu'il ne tombe pas en ruines.

Néanmoins, et au-delà de toutes ces incohérences ici narrées, de toute cette violence dans le message et l'idée, au-delà de tous ces propos tenus devant moi ces derniers jours, et qui montrent comment les idées s'emmêlent encore et toujours, au-deçà de tout ce qui détourne la vraie question morale derrière tout ça, j'ai quand même envie de dire : Bien joué Ménard.

Ou comment le bouffon du roi et de la reine qui se déchirent actuellement un trône et un nom, passeraient presqu'inaperçus désormais.

J'aurais également pu intituler cet article-essai : ou comment Ménard parvînt à relancer le débat sur les statistiques ethniques presqu'à notre insu.

Ah oui, car j'oubliais de vous dire : Ménard, ainsi que la mairie de Béziers, ont vite démenti les propos tenus par celui-ci. Non, pour lui, l'idée était simplement de mettre un peu d'huile sur le feu afin de relancer un débat dont les dérives racistes se font déjà entendre.

Pari réussi.

Un mot néanmoins sur tous ces amalgames à l'origine de la haine ainsi portée par ces gens. S'il est connoté de manière négative, l'ironie du sort veut, Monsieur Ménard, que ce mot derrière vos programmes qui prônent les préjugés et la violence, ce mot qui vous satisfait tant dans votre idéologie, qui pourrait même vous définir, vient d'un mot arabe.

Plus précisément, il vient de l'arabe " 'amal al-djama" qui signifie fusion ou union charnelle.

De ces amalgames, j'espère ainsi qu'on obtiendra avant tout, par les discours, par le rétablissement de la vérité, par le combat contre vos actes et paroles, Un mélange des pensées, des couleurs, des religions, des modes de vie. Un mélange harmonieux, fort, et non celui dangereux et intentionnel des confusions, celui de l'ignorant.

Nous nous occuperons, quant à nous, de créer un mélange à l'unisson.

Pour continuer sur le sujet, quelques articles qu'on vous conseille,  et une petite chanson de François Nouvel qui a vite réagi aux propos de Robert Ménard : Comment Robert Ménard se contredit dans sa défense. Un habitué des mesures polémiques. Le parquet ouvre une enquête. Statistiques ethniques, l'open data relance le débat Ie fichage sous vichy.


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