Humanité échouée : tu veux une photo ? (billet d’humeur)

Dessin de © Joann Sfar.

Dessin de © Joann Sfar.

  Le choc de ce plan qui nous confronte au pire. 

L’atteinte de l’enfance, de sa pureté, de sa candeur, de sa joie, de son avenir ainsi échoué sans aucun soutien.

Et, au-delà de ça, l’image a un autre symbole, bien plus porteur en fait : le petit innocent est seul

Celui pour qui on a souhaité un meilleur avenir que les bombes, la dictature, le chaos, est mort seul.

« L’humanité échouée » signifie en réalité qu’elle a été abandonnée, ou que « nous » l’avons abandonnée. Avons-nous vraiment cessé d’y croire ? Cessé de nous battre ?

Noyé, il a du tenter de se débattre seul dans le noir, dans une eau froide. C’est à ça que j’ai pensé pour être honnête. Je me suis dit que ce petit garçon avait du avoir peur. Qu’il avait du chercher les siens.

Maintenant, je vais être encore plus honnête, au risque de recevoir tous vos éclairs. Cette photo n’est pas la seule à m’avoir choquée.  Elle m’a plus peinée peut-être, mais pas plus choquée que ces morts dans un camion, pas plus choquée, que tous ces corps étalés sur une plage. Je n’ai pas attendu cette photo pour être indignée, pour réfléchir à tout cela.

Choquée par notre comportement, notre laissez-aller, la tête d’autruche qu’a pris l’Europe ces derniers mois. Choquée par les réactions politiques ou plutôt leur manque de réaction concrète. Choquée qu’ aujourd’hui on se rappelle enfin, ou encore, de Charlie et son dit esprit de rassemblement, son élan porteur de soutien et de belles valeurs qui sembleraient au fond être les nôtres, mais justement un peu trop au fond peut-être. 

Quand il y a une semaine à peine, on vous disait que 71 personnes avaient trouvé la mort, étouffées dans un camion supposer les délivrer d’un pays ensanglanté, ça ne vous a rien fait ? Quand on vous parlait en avril dernier d’un bateau faisant naufrage avec 800 « migrants » à bord, partis dans l’espoir de trouver un refuge, quand bien même temporaire, il ne vous est pas venu à l’esprit une seconde, que parmi ces 800 personnes il y avait également des enfants ? des femmes ? des frères et soeurs ? des pères et mères ? des jeunes et des personnes âgées ? des forts et des plus faibles ? des malades peut-être ?

Quoi, vous aviez vraiment besoin d’une photo pour comprendre ?

Comme pour les enfants, vous voulez un dessin peut-être pour vous expliquer la situation ?

Aviez-vous vraiment besoin, de la photographie de ce petit Aylan de 3 ans, ou encore de celle de lui, encore vivant, bras-dessus bras-dessous avec son autre frère ? Aviez-vous vraiment besoin de la photo de ce petit corps inerte dont hier encore vous ne vous préoccupiez pas assez ? Sans parler ici des questions d’éthique, du choix de la publier, des médias français qui ne l’ont pas fait (et on abordait toutes ces questions la semaine dernière ici), de la puissance du photo-journalisme, de l’impact de ces photographies qui ont fait l’histoire… : combien de photos faudra-t-il ?

Si la photo est un électrochoc pour amener vers de vraies propositions, une véritable prise de conscience collective, alors tant mieux.

ENFIN la conscience des endormis s’éveille. 

Non pas que ce soit un mal, au contraire et on ne peut pas s’engager pleinement contre tous les problèmes du monde. Si nous étions sur tous les fronts aucun ne serait probablement réglé par nous tous seuls. Mais… et ces grandes marches alors ? Etaient-elles vaines ? Hypocrites ? Sans valeur ni fondement ? Je refuse d’y croire, il faut que ça avance, mais avouez que vous rendez les choses difficiles parfois.

Non, sans plaisanter les gars, on va tous se rassembler à République encore une fois samedi, pour finalement vous voir retourner tranquillement mater un film chez vous, et vivre votre petite vie tranquille, avec votre toit, votre minimum vital pour certains, vos jolies fringues pour d’autres quand bien même nous n’en aurions pas besoin, et vider encore un peu plus les ressources de la terre ? Je le disais déjà au moment de Charlie (incroyable non, quand on y pense ? on l’a tous vécu en sachant que dans l’histoire, ça deviendrait « un moment »), avec du scepticisme certes, mais beaucoup d’espoir : et ensuite ?

Déjà début avril, quand des étudiants furent assassinés au sein d’une université au Kenya, avec une amie nous étions choquées d’être à peine une centaine de personnes rassemblées. Pas un ministre, pas un responsable avec nous pour citer en hommage à tour de rôle le nom d’un de ces étudiants tués par l’obscurantisme incarné. 

Il est urgent d’agir, pas d’être hypocrite.

Oui, je suis choquée de voir des gens ne jamais parler du problème de ceux qui veulent se réfugier chez nous, de ceux qui meurent à nos portes, de ceux qui demain ne tendront pas la main, ne donneront pas un sous, et s’entendront dire  » attends, on est déjà assez en galère comme ça, moi j’ai déjà pas de thunes, qu’est-ce qu’on va faire d’eux ? « .

Certains pleurent aujourd’hui en découvrant ce que leurs propos impliquent réellement.

Fort heureusement, je pense que beaucoup d’entre nous, comme le dit si bien Libé, n’ont pas attendu une photo pour parler de cette guerre, de s’inquiéter de ces demandeurs d’asile, de ces migrants ou réfugiés, aujourd’hui je vous laisse choisir le mot qui vous semble juste. 

Quand bien même cela nous touche, nous sommes nombreux à penser ne pas pouvoir fournir de de vrais moyens ou une vraie voix pour bouger les choses. La clef est ici pourtant, on l’a vue le 7 janvier : si chacun doit bien comprendre qu’il peut agir à son niveau, parfois sans donner un sou mais en donnant de sa personne, en partageant, il est sûr que c’est ensemble que l’on peut agir plus férocement. La preuve est là : lorsque l’opinion publique s’émeut, la classe politique répond enfin. Quel autre choix aurait-elle alors ?

Et si vous désirez agir pour cette cause parmi d’autres tout aussi honorables, voici quelques idées. Car même à votre niveau vous pouvez agir, on vous donne quelques idées sur Slate, sur France TV qui dresse un portrait de ceux qui ont déjà franchi le pas, ou encore sur Europe 1 par exemple. Et bravo d’avance pour votre engagement humain.

En se rassemblant, en faisant face ensemble, en organisant un pot commun, des manifestations, une véritable campagne de communication, en s’informant, en écrivant, en parlant autour de soi, en admettant que SI, on peut agir en fait, même sans être fortuné, même sans être au sommet de l’état. Car la vérité est ici en fait : c’est à ceux qui sont au sommet que j’en veux. Ceux qui ont réagi à cette photographie, comme s’ils découvraient alors la vérité.

Il faut savoir où placer sa balle et son propos : je n’en veux pas à ceux qui s’éveillent maintenant. Je ne suis pas choquée. Je suis en colère contre tous ces politiciens qui ont sérieusement donné l’impression de se réveiller enfin sur ces questions, par le biais unique de cette photographie. Bien sûr, il faut parler aujourd’hui. Mais fallait-il attendre ? Que penser désormais du discours d’Hollande et Merkel ? Est-il désormais si différent de celui d’il y a quelques semaines ou quelques mois ? Il y a de quoi être exaspéré des politiques qui utilisent ce déferlement mondial, ce symbole, pour prétendre agir à nouveau.

Et en même temps, on en attend tellement. Alors on espère. On espère que cette fois c’est ancré. Parce que si les crayons se brisent et disparaissent, j’espère de tout mon coeur que le visage d’un enfant mort ça ne s’oublie pas.

Alors je reprends mon propos : Sérieusement ? Mesdames ? Messieurs ? Dirigeants de nos Etats ? Il vous fallait cette photo en particulier pour comprendre que vos réunions n’ont pas fait avancer les choses ? Pour comprendre que nous ne sommes pas dupes, et que vous n’avez juste pas osé mettre réellement les pieds dans le plat jusque maintenant ?

Bien sûr le débat est bien présent, les réunions ont été répétées, nous ne pouvons le nier. Mais…

On a jamais autant abordé la question de ces populations fuyant leur pays en guerre qu’en 2015 … sans la régler. 

Et on le conçoit, il faut bien le comprendre, l’expliquer correctement aux gens : cela dépasse la simple situation des réfugiés sur nos territoires et leurs conditions de vie.

Elle soulève bien plus de problèmes de fonds. Cela a bien plus d’ampleur, et cela vous effraie certainement.

Beaucoup n’ont pas regardé dans la bonne direction avec cette photographie.

Si la question est celle du sol sur lequel le petit aurait du atterir en vie et de toutes les problématiques que cela implique politiquement et socialement, elle l’est bien plus du sol dont il provient.

Nous pourrons toujours accueillir les communiquants politiques et leurs jolis débats, leur joli phrasé sur le pourquoi du comment nous devrions ou non les accueillir. Bien sûr il faudra encore supporter des phrases odieuses et inhumaines sur… la condition humaine. Sur l’être. Bien sûr il faut les régler également, bien sûr ces ignominies doivent cesser.

Tant d’argent qui n’est pas dépensé de la juste manière pour les aider. Et l’idée de certains de renvoyer des gens dans leur pays en guerre ? Où des bombes explosent toute la journée ? Où leurs enfants ne peuvent plus faire leur rentrée scolaire ? Où des fillettes sont violées, mariées de force, lapidées, pendues, vendues ? Où des hommes sont tués alors qu’ils n’ont déjà plus rien ? 

La crise de ces migrants s’accélère. La guerre s’intensifie. Et les dirigeants ne s’allient pas réellement, donnent l’impression de lancer des idées sans savoir où commencer. Car le problème est en profondeur, et implique bien des échanges et des évolutions dans nos pensées.

Force est de constater que votre politique ne porte pas ses fruits sur ce sujet sensible. Et ce n’est pourtant, de base, qu’une question de dignité : prévoir cet exil, son déroulement, humainement avec les moyens mis à notre disposition. Ni plus, ni moins. Mais comment voulez-vous que vos mesures pèsent dans la balance ? Comment comptez-vous être pris au sérieux par la folie terroriste, dans le sens large du terme, et ceux amenés à rejoindre ses troupes par le chemin de l’ignorance, avec une telle désunion et désillusion sur votre efficacité, et pire encore, sur vos valeurs ?’Ensemble, vous deviez oeuvrer pour un monde nouveau. La vérité est que, jusqu’aujourd’hui, vous acceptiez silencieusement une forme de génocide perpétré par un ennemi commun, persuadant pourtant des populations entières que vous le combattez. Vous laissez la violence et l’obscurantisme gagner du terrain. Et demain, samedi, vous vous tiendrez bien fièrement place de la République ? Vous laissez croire aux violents, que votre rassemblement est un leurre. Puisqu’il n’y a rien qui les atteignent réellement ensuite. Je crois en la possibilité d’un rassemblement, je crois que le monde n’est pas simplement noir ou blanc, mais que nous avons une réelle chance de lutter contre la barbarie. Voilà pourquoi, cette fois, je ne rejoindrai pas cette mascarade à laquelle vous vous prêterez dans quelques heures. Car si les états s’affichent ensemble, ils montrent clairement leurs difficultés à s’unir dans les faits.

Déjà en début d’année, l’Italie plaidait pour sa cause auprès de l’UE. Abandonnée par les Européens, elle devait gérer quasiment toute seule la question des migrants arrivant sur son sol, avec son propre argent, alors que l’opération Triton décidait que de toute manière les migrants  trouvés en mer, devaient débarquer sur la terre de la botte (oui je vous la fais fissa sur ce coup-là, mais on expliquera mieux les choses dans un article qui ne sera pas un billet cette fois).

En juin dernier, Bernard Cazeneuve lui-même, qui se montre parfois comme un quasi héros de Calais proclamait au sujet de 200 migrants positionnés à la frontière franco-italienne :  » (les migrants) n’ont pas à passer et ils doivent être pris en charge par l’Italie ». Wait…Qui parlait d’hypocrisie déjà ?

L’Italie est la première concernée par ce record de flux migratoire, qui se fait dans des conditions des plus navrantes depuis la grande exode. En 2015, le nombre de ces personnes aspirant à une vie sans guerre et atrocités a augmenté de 60 % par rapport à l’année précédente. L’Italie demandait donc que l’Europe soit soudée face à ce problème. Déjà en 2011, faisant face à l’arrivée de réfugiés tunisiens (en plein printemps arabe), Berlusconi avait trouvé un moyen : un passeport leur laissant le libre de droit de circuler dans l’espace shengen. Cela n’avait pas forcément plu, et il n’en serait pas forcément question officiellement aujourd’hui non plus.

Bien sûr nous en accueillons ici en France, la Suède est une bonne meneuse de danse également. Hé mais… Hé ! Attendez, vous oubliez tous les gens qui crient chaque fois au scandale et inventent des chiffres sur les demandeurs d’asile et ce qu’ils prendraient réellement de nos ressources, et qui aujourd’hui pleurent cet enfant qu’ils ont déjà rejeté maintes fois par leurs propos, sans chercher de solution ?

Alors, que font réellement et concrètement les Etats ?

Ce serait déjà une chance que cet évènement marque le tournant d’une vraie décision sur les conditions d’accueil de chaque pays membre. Car encore une fois, je reprends ma pensée : le problème va en fait beaucoup plus loin. Non seulement les Etats peinent à prendre leurs responsabilités sur cet accueil, et les questions qu’il englobe. Mais il y a un problème de fond.

Je répète : vous regardez dans la mauvaise direction. Le coeur du problème n’est pas sur le sol où a été retrouvé Aylan. Le problème de fond, le coeur de toutes ces morts atroces, de ces débats politiques agressifs, vient d’où il partait.

Les politiques doivent maintenant prendre leurs responsabilités et aider sur place les populations.

Surtout, ils doivent se remémorer dans quelles conditions l’Union Européenne a été créée. Et ils doivent se rappeler ce que les précédents dirigeants ont essayé de faire, ou ont fait de ce monde actuel. 

Il faut agir.

Ici oui, mais plus principalement sur place. Il est temps de se rappeler nos valeurs, les fondements de nos démocraties, les fondements de nos unions. Il est temps de retrousser ses manches, et de grandir sur le terrain, de frapper fort.

Aujourd’hui, 700 militaires français se battent pour la paix, quoi qu’on en dise, sur le sol irakien (opération Chammal), l’opération Barkhane représente 3000 hommes et femmes de notre armée au Sahel, en Centrafrique la France est également présente pour éviter désormais une catastrophe humanitaire, de même au Liban avec un effectif de 870 personnes au moins. Des forces sont donc bien en place. Il ne s’agit pas de dénigrer leur travail ou leur présence, mais de faire comprendre qu’il est grand temps de les renforcer, et qu’il en est de même pour leurs actions au sein des conflits.

Il est temps de penser à comment résoudre ces guerres.

Il est temps de s’attaquer réellement aux dictatures, à l’Etat islamique, à Boko Haram et j’en passe car la réalité est là : la nébuleuse, la violence, le radicalisme sous toutes ses formes, religieuses ou non, sont de plus en plus importants. Il est temps de ne plus avoir peur de dire les choses, de faire front.

Ce ne sont pas les réfugiés que nous pouvons ou pourrions accueillir qui sont une menace. Encore moins sur notre identité ou nos possibilités. Au contraire, ne la souhaiterions-nous pas plus généreuse cette identité ? 

Et si on peut agir à nos petits niveaux, alors vous, politiques de toute envergure avaient un vrai plan à mener. Les idées fusent, elles ne manquent pas.

Il est urgent d’agir. Et ensemble. Vous avez raison de le dire, il est temps de le faire.

La menace ce n’est pas eux. Pour les sauver réellement, pour sauver leurs vies, il faut s’impliquer d’avantage.

Ils fuient la Syrie, l’Irak, la Lybie… 

La menace elle est là. 

Palpable, ignorante mais puissante, armée, violente.

Et s’indigner ne suffit plus.

Crédits : © Rafat Al Khateeb / Facebook

Crédits : © Rafat Al Khateeb / Facebook


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