Être femme, c’est résister – Billet

Être femme, c'est résister - Billet

Les femmes, ces silences de l’Histoire

 

Les femmes sont les grandes absentes de l’écriture de l’histoire, certainement pas de l’histoire.

Heureusement il y a eu des plumes incroyables, des historiennes et historiens, des sociologues, qui se sont intéressés à fouiller le passé pour y retracer et inclure l’histoire des femmes et du genre. Mais pour qu’un réel tournant s’opère il faut bien comprendre qu’il a fallu attendre le début des années 1970. Cet incroyable tournant dans l’écriture et la compréhension de l’histoire est à relier au mouvement féministe et au MLF (Mouvement de Libération des Femmes). Si on y regarde de plus près, on s’aperçoit d’ailleurs qu’à la même période l’historiographie (l’écriture de l’histoire) s’intéresse à d’autres laissés pour compte : les jeunes.

De nouveaux acteurs entrent alors dans le champ de l’histoire… et pour cela il est important de rappeler l’influence majeure, à la fois culturelle et scientifique, des anglophones en particulier des historiennes américaines et anglaises (*). Alors qu’aux Etats-Unis se développent les women’s studies, en France l’idée est bien vite critiquée par les professeurs d’universités, et les hommes de manière plus générale. La réticence masculine est importante et devient un véritable frein au mouvement.

Cette partie de l’écriture de l’histoire n’est pas une nouveauté : l’histoire des femmes représente un véritable et long silence dans l’histoire. Michelle Perrot, historienne de l’histoire des femmes, véritable pionnière et référence dans le domaine en parle d’ailleurs en ces termes « Les femmes ou le silence de l’histoire ».

Voyez-vous, l’histoire a bien trop longtemps été l’apanage des hommes. Si aujourd’hui on dispose d’archives, d’images, de travaux de recherche, de sources médiatiques, etc. , plus on remonte dans le temps et moins les sources nous donnent d’informations sur les femmes. Le fait qu’il y ait peu de traces écrites par des femmes crée un véritable déséquilibre dans « qui » produit les sources historiques mais aussi dans la nature de celles-ci. Dans l’Antiquité, on a par exemple Sappho, poétesse qui a laissé des textes et des traces sur des fresques, mais tout est représentation d’homme par les hommes. Même l’homosexualité qui pourrait être vue comme institution est exclusivement masculine, sans équivalent féminin.

Au Moyen-Âge, très peu de femmes ont la chance d’apprendre, de lire ou d’écrire au sein du « peuple ». Il y a quelques rares femmes copistes qui inscrivent leur nom, marquent leur passage dans l’histoire du monde au sein de quelques manuscrits retrouvés. Il existe des chroniques sur des reines ou des saintes, ou encore des nobles… Mais rares sont celles qui écrivent et laissent une trace de leur quotidien ou en tout cas dont on aurait la trace.

La première féministe de France serait ainsi une rare noble à écrire : Christine de Pisan, poétesse et philosophe qui nous a laissé – entre autres – le récit allégorique La cité des dames en 1407 dans lequel elle comprend – déjà – que sa vision d’elle-même serait en fait déterminée par les clichés sur les femmes et leur prétendue « faiblesse naturelle ». Oui, ça, ça ne date pas d’hier non plus hein. La femme est transparente, car elle ne serait qu’un ventre. On a envie de dire qu’on a avancé, mais ce n’est pas tout à fait vrai, et surtout ce n’est pas le cas partout.

À l’époque moderne, c’est à double tranchant. Avec le papier (celui du 17e est étonnament plus solide que celui du 19e) plus de sources ont pu être conservées. Oui mais voilà, le masculin l’emportant sur le féminin… les femmes sont dissimulées. En parallèle, il y a un vrai problème de transmission des paroles des femmes par les hommes. D’ailleurs dans les villages, on ne comptait que le chef de famille… Les femmes sont absentes, transparentes, inutiles à mentionner, sans importance. Heureusement certaines écrivent et nous laissent des traces : journaux intimes et correspondances se multiplient côté sources et nous permettent de connaître plus de détails sur leur vie quotidienne (mais pas que). C’est parti : commence alors une phase d’écriture massive de femmes, surtout celles de la Révolution. L’accès à l’instruction à l’époque contemporaine y est bien sûr pour beaucoup. On retrouve aussi les premières journalistes. Les Salons. Les femmes sont, comme toujours, engagées. Mais là encore… si on prend la rebellion ouvrière chez Schneider : dans les rapports de police on ne parle que d’ouvriers au pluriel… Aucune trace de ces femmes qui participèrent à la lutte. Elles sont à nouveau dissimulées par le masculin.

Bref vous l’aurez compris : côté sources, c’est vraiment galère et côté écriture le problème demeure que l’histoire est surtout écrite par des hommes. Il y a donc non seulement un véritable silence dans les sources, mais aussi un silence dans l’écriture de l’histoire des femmes. Le problème est donc avant tout de rendre les femmes visibles dans l’histoire et de « briser le miroir déformant des mythes qui entourent la féminité » (François Thébaud, Ecrire l’histoire des femmes et du genre).

 Les femmes sont mises en arrière plan et même pire. Elles sont les silences de l’histoire. Et côté écriture et recherches ce n’est pas mieux. Les positivistes comme Lavisse ou Seignobos n’en ont strictement rien à faire des femmes, à part de Jeanne d’Arc pour son rôle politique. Ceux des Annales en revanche, commencent à changer la donne. Bloch, Braudel, Fèbvre et compagnie comprennent l’économie comme un élément essentiel dans l’étude historique et BAM. Les femmes y tiennent un grand rôle… Donc… Donc ? Benh oui : on les retrouve enfin dans l’Histoire. D’autres historiens s’intéressent aussi à la vie privée, et donc RE BAM : aux femmes. Standing Ovation pour Duby, Flandrin ou encore Foucault. Merci bien à ces rares gars.

L’histoire des femmes émerge ainsi finalement dans les années 70. Un joli coup de pouce scientifique est donné par l’intéraction de l’histoire et d’autres disciplines comme la sociologie, ou encore de la revue NQF (Nouvelles Questions Féministes). Attention, ce n’est pas la fête non plus : ces historiens n’ont pas droit à une audition de folie. Des facteurs sociologiques et l’accès aux études supérieures jouent aussi en faveur de cette nouvelle lecture de l’histoire. Depuis la fin du 19e siècle de plus en plus de femmes ont enfin accès à la faculté. Elles ne représentent que 10 % à la veille de la Première Guerre mondiale et il faut attendre l’entre-deux guerres pour connaître une grande génération d’intelectuelles comme la philosophe Simone Weil, l’incroyable Simone de Beauvoir ou encore Edith Thomas (toutes ont reçu l’agrégation dans les années 20). Après la Seconde Guerre mondiale, c’est une véritable hausse : 38 % d’étudiantes en 1960, 44 % en 1968? et fin des années 70 le nombre d’étudiantes en sections littéraires dépasse celui des garçons inscrits. Le chemin fut long, plein d’embûches, plein de clichés à vaincre… et qui restent à vaincre aujourd’hui encore. 

Vous saviez que la première femme nommée professeure d’univerité ne le fut qu’en 1947 ? Il s’agit de Marie-Jeanne Dury, professeure de Lettres à la Sorbonne.

À partir des années 60 plus que jamais, il y a de nouvelles attentes. Les femmes sont un nouveau public universitaires. Elles ont la volonté qu’on parle d’elles et de leur histoire. 

Le facteur décisif ? Mai 1968 et les mouvements des années 70. Et oui, souvenez-vous bien : « il y a plus inconnu que le soldat inconnu, il y a sa femme« .

Les revendications se font de plus en plus entendre. Inégalités, clichés, salaires, postes, avortement, contraception, droits parentaux…

Elles sont plus conséquentes, plus importantes et commencent à avoir plus de visibilité. Enfin. Le combat dure encore et toujours depuis, mais nous avons pu avancer.

En 1981, on peut applaudir la gauche dans son travail pour la reconnaissance intellectuelle de l’Histoire des femmes. De l’argent est mis sur la table, des colloques sont enfin organisés, des postes fléchés … L’histoire des femmes a émergé. Il est temps de l’enrichir et de la poursuivre.

 

La journée internationale des droits des femmes c’est en réalité un combat de l’Histoire du monde, un combat de tous les jours.

Un combat primordial dont il est important de continuer l’écriture.

Ensemble. 

 

(*) On vous conseille la lecture de deux études pionnières, si le sujet vous intéresse :

R. STOLLER, Sex and Gender, 1968.

A. CAKLEY, Sex, gender and society, 1972.

=> Notez bien qu’ici on ne rentre pas dans tous les détails, l’histoire est bien sûr toujours complexe et riche d’informations à traiter, de sources à croiser, comprendre, analyser. Cependant l’histoire des femmes et du genre reste l’une de nos spécialités, n’hésitez donc pas à nous poser vos questions en commentaires ou sur les réseaux si un sujet vous intéresse plus en particulier.

La lutte pour les droits des femmes, c’est tous les jours.

 

Alors aujourd’hui bien sûr, il serait de notre devoir de partager ces témoignages incroyables de d’inégalité, d’injustice ou encore de violences faite aux femmes de tout âge, tout pays, toute religion. On pourrait parler de ces femmes qui ont changé le monde. De ce femmes qui changent le monde, qui le rendent meilleur. De nos mères, de nos filles, de nos amies, de nos grands-mères, comme si elles méritaient qu’on en parle aujourd’hui seulement. De parler de la banalisation du viol. De mariage forcé. De violence conjugale. D’excision. D’endométriose et autres sujets tabous parce que dits ou compris comme « féminins ». . On pourrait parler d’attaques à l’acide. De crimes d’honneur. D’impunité. D’éducation. De mixité. De genre. De bleu et de rose. De l’importance qu’on accorde à l’image d’une femme, notamment en public ou au travail, alors qu’on se fiche du costume que peut porter un homme. De la pression subie par les femmes quant à l’image qu’elles peuvent renvoyer. On pourrait parler marketing. On pourrait pousser un coup de gueule contre certains slogans ou certaines opérations commerciales.  On pourrait parler salaire. Et se révolter contre les reportages du type  » ces femmes qui font un métier d’homme  » ce qui prouve à quel point on est encore bien trop loin d’un vrai changement dans les mentalités, bien trop loin de vrais résultats en ce qui concerne l’égalité comme la parité. Bien sûr on pourrait parler de tout ça. Le problème c’est d’ailleurs que « tout ça » existe encore, et de manière bien plus violente encore dans beaucoup d’endroits à travers le monde.

On pourrait parler de tout ça, et on le fait régulièrement d’ailleurs, mais on décide de ne pas le faire aujourd’hui. Car ces problèmes étaient là hier, seront là demain. Parce que pour que cela change, il ne faut pas parler de tout cela qu‘aujourd’hui. Il faut en parler chaque jour.

Il faut se mobiliser pour chacun de ces sujets, et en parler autour de nous. Partager. Il faut apprendre et aider les parents à parler avec leurs enfants, à leur faire comprendre. Et avant cela même, il faut parfois changer les mentalités des parents en premier lieu. Parce qu’aujourd’hui on pourrait surtout parler de clichés, de stéréotypes mais aussi de liberté. On pourrait dire aux enfants que maman peut prendre la voiture, maman peut se servir de la perceuse, et que si certaines ne le font pas ce n’est pas parce qu’elles sont femmes mais parce qu’elles sont tout simplement « elles » et humaines ; que le petit Nicolas peut jouer avec une Barbie et porter du rose s’il en a envie. Et papa pourra lui apprendre que se moquer des filles ce n’est pas gentil, qu’elles peuvent lui foutre une raclée au foot et surtout, que « non » c’est vraiment « non ».

Alors non, aujourd’hui on ne parlera ni de chiffres, ni de différences incensées, ni de vies volées et violées. Mais on vous en parlera demain, et tous les jours où cela nous est possible. Car être une femme c’est résiter chaque jour. Oui. Même dans un pays comme le nôtre. Et parfois même les plus doux et intelligents des hommes, amis, compagnons, ne s’en rendent pas forcément compte. Parce que chaque jour, une vie est bafouée, une femme ou une petite fille insultée, humiliée, rétrogradée. Parce que cette résistance, ce combat ne doit pas être que celle des femmes. Et qu’aujourd’hui nous avons la chance de pouvoir écrire cette histoire des femmes, mais aussi celle du monde… et nous avons la chance de pouvoir finalement écrire celle-ci à plusieurs voix. Femmes, hommes, 3 ème sexe, neutre…

Parce que c’est comme ça qu’on changera la donne.

Parce qu’aujourd’hui ce n’est pas une fête. Aujourd’hui c’est la journée internationales des droits des femmes. Pas de « la » femme.

Non.

Parce qu’il n’y a pas qu’un type de « femme ».

Les femmes sont plurielles, diverses, de tout caractère, de toute sensibilité, de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes personnalités. Elles ont plusieurs sourires, différentes forces et courages. Il n’existe pas « une » femme. Chaque femme est unique, et on doit se battre pour les droits de chacune d’entre elles.

 

Être femme, c'est résister - Billet

​Et parce qu'être femme, c'est résister (et aussi parce que notre but est de rendre la culture toujours plus accessible à toutes et à tous) nous vous conseillons la nouvelle exposition proposée par le Musée de la Shoah à Paris : "Femmes en Résistance".

L’exposition combine documents d’archives,  planches de bandes-dessinées et objets. Elle est consacrée à ces femmes, bien souvent dans l’ombre et pourtant nombreuses qui résistèrent durant la Seconde Guerre mondiale. Leur mobilisation fut sans précédent, exemplaire, spontanée, incroyable, généreuse, courageuse. Pourtant, elle fut (trop) longtemps ignorée. « Femmes en résistance » propose de dresser le portrait de ces résistantes qui défendirent la démocratie, et luttèrent (sans même entrer dans la clandestinité pour la plupart) contre la xénophobie et l’antisémitisme. La place de la résistance spécifiquement juive est également traitée dans cette exposition qui s’annonce unique, riche et particulièrement intéressante.

LA RENCONTRE QU’ON VOUS CONSEILLE : Rdv ce jeudi 10 mars à 19h pour « La bande-desinée : un média pour l’histoire« . Entre 3 et 5 € la conférence. Possibilité de réserver en ligne. en ligne. D’autres rencontres et conférences, notamment avec des résistantes ou témoins se tiennent au coeur de cycle.

VISITES GUIDÉES GRATUITES pour les individuels : jeudi 17 mars 2016 de 19h30 à 21H. Sans réservation.

À LIRE : la série en BD, dédiée aux femmes résistantes pendant la Seconde Guerre mondiale aux éditions Casterman.

Et parce que la résistance c’est chaque jour, l’exposition est à découvrir du 8 mars au 30 septembre 2016.

En ce moment et jusqu’au 30 octobre, découvrez également « Après la Shoah ». Toutes les infos sur le site du mémorial.

 

 


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s